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Notre intimité a-t-elle un avenir ? #SU #Day0

Aujourd’hui c’est le grand jour, je suis dans l’avion direction San Francisco pour suivre l’Executive Program de l’Université de la Singularité. Il s’agit pour moi d’assister pendant une semaine à une succession de conférences concernant l’impact des technologies sur la société de demain. Au programme : biotechnologie, neurosciences, intelligence artificielle, blockchain, etc. Avec aux commandes le controversé Ray Kurzweil qui ne veut rien de moins que vaincre la mort.

Les lois de la synchronicité étant définitivement bien réelles, je commence pour occuper ces quelques dix heures de vol par regarder The Circle (attention spoiler), un film d’anticipation façon Black Mirror avec Emma Watson et Tom Hanks. Le pitch : une société (au croisement de Google et de Facebook) propose un réseau social permettant de collecter les données de tout le monde, tout le temps, grâce à une petite caméra que l’on porte en permanence. Avec à terme l’ambition que le profil social devienne la carte d’identité de chaque personne sur la planète, lui permettant aussi bien de voter que de payer ses impôts, etc.

Outre le fait que le film ne soit pas exceptionnel, il pose des questions qui sont au coeur du programme que je m’apprête à suivre. Morceaux choisis.

  • Que signifie l’intimité dans un monde ultra-connecté ?

Evidemment, à la seconde où l’héroïne devient la première personne sur terre à porter cette caméra qui permettra aux millions de personnes membres de The Circle de la suivre en permanence, on se demande comment elle va faire pour maintenir un semblant d’intimité. Quid des soirées en amoureux, des ébats qui s’ensuivent, de ce que l’on ne veut partager qu’avec nos proches, nos conversations révélant nos doutes, nos faiblesses, etc. ?

Les fondateurs du réseau social en question ne cessent de promouvoir la transparence, remettant en cause les fondements mêmes de notre intimité. Le postulat sous-jacent étant que lorsque nous sommes seuls, que nous ne sommes pas observés, les faces les plus sombres de nous-mêmes peuvent jaillir. Si vous vous saviez observer en permanence par votre diététicien, iriez-vous explorer votre frigo en pleine nuit pour y exhumer un reste de pizza ? Ou vous remettriez-vous à fumer devant le circonspect Alan Carr ?

Les secrets sont selon les fondateurs de The Circle à la racine de tous nos vices, et sont de véritables mensonges. Alors prêt pour devenir un livre ouvert ?

  • La transparence absolue nous rend-elle meilleurs ?

A l’inverse selon ces mêmes personnages, si nous étions observés en permanence, nous maintiendrions un semblant de décence et tenterions en permanence de montrer la meilleure face de nous-mêmes. Avec une caméra embarquée et des millions de followers, la criminalité existerait-elle encore ? Plus prosaïquement, refuseriez-vous de donner un euro à un enfant qui mendie ? Tromperiez-vous celui ou celle que vous aimez ?

A la lecture de ces quelques lignes, s’agit-il selon vous d’un monde déshumanisé ou au contraire d’un monde plus humain ? Le propre de l’humain étant d’être faillible. D’être pétri de doutes, de blessures, de faire des expériences plus ou moins honteuses, plus ou moins valorisantes. Ce sont ces blessures, ces frustrations, qui constituent à la fois le moteur de beaucoup de nos réussites, mais aussi de nos échecs. Faut-il les accepter ou tenter de les éviter ?

Ce qui est en jeu dans le film est de savoir à quel point la technologie, et en l’occurence le miroir qu’elle renvoie de nous-mêmes aux yeux du monde, nous pousse à être meilleurs. Ou tout du moins à montrer la meilleure facette de soi. A cet égard, on peut se demander si Instagram nous pousse toujours un peu plus à faire des choses exceptionnelles pour notre plus grand plaisir et celui de ceux qui nous suivent, ou nous donnent au contraire l’impression d’avoir une vie bien terne en comparaison de toutes les choses incroyables qu’ont l’air de faire ceux que l’on suit.

Finalement, c’est la notion même de « mieux » ou de « meilleur » qui est questionnée. Que cela signifie-t-il ? Meilleur selon qui, selon quoi, selon quelles normes, selon quelles règles ? Ce sont ces questions morales et éthiques qu’il convient de se poser aujourd’hui dans le monde ultra-connecté dans lequel nous évoluons, avant qu’il ne soit également ultra-robotisé.

  • Jusqu’ou ira notre voyeurisme ?

Ce qui est également intéressant dans le film est l’extrapolation faite des réseaux sociaux. Outre le fait que l’héroïne ose mettre une caméra pour faire de sa vie un livre ouvert, le fait que des millions de personnes la suivent restent un phénomène étonnant. En quoi est-ce intéressant de voir quelqu’un se réveiller, se brosser les dents, téléphoner à ses parents, manger, aller à son travail ? Pour une situation digne d’intérêt (je vous laisse y mettre ce que vous voulez ;), combien de situations et d’heures de diffusion sans intérêt ?

Amusant, j’ai l’impression de lister les questions qui se sont posées en 2001 lors de la première diffusion d’une émission de télé-réalité sur M6 appelée Loft Story. Ou pour des dizaines d’heures de conversation totalement absconses, vous pouviez apercevoir furtivement Jean-Edouard en train de donner un cours de natation très particulier à Loana. Laquelle a tellement bien vécu son expérience qu’elle est depuis plus de quinze ans sous anti-dépresseurs…..

Quelques années auparavant, en 1998, l’excellent The Truman Show racontait l’histoire d’un homme né dans un studio géant de télévision et suivi par des millions de personnes en permanence depuis sa naissance. Posant ainsi les bases de ce qui allait nous motiver à nous connecter 25 fois par jours sur les différents médias sociaux existants, Facebook en tête, pour voir ce que nos amis veulent bien partager de leur vie avec nous.

Il est peut-être temps de se demander, du point de vue psychologique et sociologique, ce que tout cela dit de nous, et ce vers quoi la société nous entraîne.

  • Quelle est la limite entre l’aide et l’ingérence ?

Dernier élément de réflexion intéressant proposé par le film, la notion d’assistance. Si vous mettiez des caméras partout sur votre voiture, tout accident pourrait être évité, pour peu qu’une intelligence artificielle reprenne le contrôle du véhicule au moment opportun. Sachant que cela est déjà possible et sera probablement installé par défaut sur les véhicules à venir. Eviter de mourrir dans un accident de voiture est évidemment une bonne chose. Mais poussez le raisonnement un peu plus loin.

Lorsque nous serons tous dotés de capteurs biologiques autorisant nos (robots) médecins à surveiller notre santé, nous laisseront-ils nous lever la nuit pour manger un reste de pizza (oui je sais, ça a l’air de m’obséder mais en fait non 😃) ? Nous empêcheront-ils de fumer ? Question subsidiaire : pourquoi continuez-vous de fumer puisque vous détenez l’information sur le fait que ce soit nuisible pour votre santé ? Si décidez quand même de continuer, de quel droit une autorité pourrait-elle vous en empêcher ? La laisseriez-vous faire ?

Une nouvelle fois, je compte bien cette semaine découvrir les projets de tous ceux qui veulent écrire quelques pages de notre futur. Je n’ai – et n’aurai probablement pas – la réponse aux questions posées dans ce billet à mon retour. Mais une chose est sûre : c’est maintenant qu’il faut se les poser, et peut-être essayer ensemble d’y apporter un début de réponse. La nature ayant horreur du vide, quelqu’un finira bien par y répondre.

 
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